L’Appel du 18 juin 1940 et le destin du général de Gaulle, suspendu à des autorisations britanniquesnéral de Gaulle, suspendu à des autorisations britanniques

par Armée, Guerre, Résistance

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SECRET

Conclusions 171

Cabinet de guerre

Conclusions de la réunion du Cabinet de guerre tenue au 10 Downing Street SW 1, le mardi 18 juin 1940 à 12h30. […]

Le ministère de l’Information a déclaré que le général de Gaulle lui avait communiqué le texte de son appel radiodiffusé, dans lequel il souhaitait faire entendre que la France n’était pas vaincue et appeler tous les soldats français à se rallier derrière lui.

  • Le Cabinet de guerre a convenu que s’il n’a pas d’objection à faire quant au contenu de l’appel, il n’est pas souhaitable que le général de Gaulle, persona non grata pour l’actuel gouvernement français, parle pour l’instant à la radio tant que subsistera la possibilité que le gouvernement français agisse conformément aux intérêts de l’Alliance.
  • Les membres du Cabinet de guerre ont donc à nouveau été consultés individuellement à ce sujet, et il a été conclu que le général de Gaulle devait être autorisé à diffuser son appel, ce qu’il a ainsi fait le soir même.

Titre : Conclusions 171 du Cabinet de guerre britannique (traduction)

Source : CAB/65/7/66 in François Malye, De Gaulle vu par les Anglais, Paris, Calmann-Lévy, 2015, pp. 21-22

© Calmann-Lévy, 2015

Présentation

Le document permet de montrer que, le 18 juin 1940, les perspectives d’un retrait de la France du conflit ne sont pas absolument certaines du point de vue des Britanniques Un recours à l’option d’un gouvernement français bâti à partir d’un homme résolu dans son refus de la défaite, à la fois militaire et politique : Charles de Gaulle, n’est pas unanimement soutenu puisque la radiodiffusion de l’Appel fait l’objet de tractations internes au pouvoir britannique.

Contextualisation

Le nouveau contexte politique et diplomatique doit être rappelé pour restituer le jour clef qu’est le 18 juin dans la nature des relations franco-britanniques.

  • 14 juin 1940 : Paul Reynaud, installé avec le gouvernement français à Bordeaux, envoie son sous-secrétaire d’Etat à la guerre, Charles de Gaulle, à Londres, pour s’assurer du soutien de la marine anglaise en vue d’un transfert du gouvernement français et de forces militaires en Afrique du Nord.
  • 15 juin 1940 : le gouvernement français adresse, dans la nuit du 15 au 16 juin, au gouvernement britannique un télégramme lui demandant à nouveau de relever le gouvernement français de son engagement du 28 mars 1940 de ne pas négocier ou conclure d’armistice ou de paix séparée avec l’Allemagne nazie.
  • 16 juin 1940 : Charles de Gaulle arrive à Londres dans la matinée via Rennes, Brest et Plymouth. Le trajet s’est effectué en voiture jusqu’à Brest puis à bord du Milan, navire de guerre français. Il prend connaissance du projet initié par Jean Monnet, venu avec l’ambassadeur de France, le rencontrer à son hôtel de Hyde Park. Il s’agit d’une Union franco-britannique complète ; une sorte de « co-souveraineté ». Le cabinet britannique valide ce projet et le sous-secrétaire d’Etat de Gaulle en informe par téléphone son chef à Bordeaux mais le gouvernement français refuse le projet. Charles de Gaulle regagne Bordeaux par avion le soir même. Durant le vol, Paul Reynaud démissionne à Bordeaux. Le Président Albert Lebrun confie au maréchal Pétain la responsabilité de former le nouveau gouvernement. Le général de Gaulle n’a plus ni fonction politique officielle, ni commandement militaire.
  • 17 juin 1940 : le maréchal Pétain annonce à la radio qu’il a demandé les conditions d’un armistice au pouvoir nazi. Le général de Gaulle décolle de Bordeaux (aéroport de Mérignac) pour Londres dans l’avion du général Spears, fidèle de Winston Churchill.

Analyse

La demande des conditions d’un armistice du gouvernement français est certaine. Le Royaume-Uni risque de se retrouver seul face à l’Allemagne nazie et à son alliée du 10 juin, l’Italie fasciste.

Pendant ce temps, le général de Gaulle ne reste pas inactif. Arrivé le matin du 17 juin, à Londres (aéroport d’Hendon), à 15 heures, il est reçu au 10 Downing Street, par Winston Churchill. Il lui demande l’autorisation de s’adresser aux Français en utilisant les micros de la B.B.C. Le Premier ministre accepte mais pas avant que la demande d’armistice du maréchal Pétain ne soit officielle.

Après cette entrevue, il prend connaissance dans la fin de l’après-midi de la teneur du discours du maréchal Pétain, radiodiffusé à midi trente, en France, demandant la cessation des hostilités et annonçant officiellement la demande d’un armistice. Le soir, il est reçu par Jean Monnet, l’auteur du projet d’Union franco-britannique, il annonce : « Il n’y a plus rien à faire en France. C’est ici que nous travaillerons. » L’épouse de Jean Monnet l’interroge alors sur sa mission. La réponse est cinglante : « Je ne suis pas en mission, madame, je suis ici pour sauver l’honneur de la France. » (cité par Jean Lacouture, page 348)

Il lui faut dès lors rédiger le texte de son Appel et qu’il soit radiodiffusé à la B.B.C. comme le lui a accordé Winston Churchill. Le but est clairement de contrer le discours du maréchal Pétain et de redonner au pays son honneur, en le maintenant dans l’alliance avec le Royaume-Uni.

Le texte de l’Appel a été transmis au ministre de l’information, Alfred Duff Cooper, membre du cabinet de guerre. L’Appel est examiné par le Cabinet de Guerre, au 10 Downing Street, présidé par Neville Chamberlain, en l’absence de Winston Churchill, à 12 heures 30, pour autoriser sa radiodiffusion à la B.B.C. Le Premier ministre n’est pas là car il prépare puis délivre son discours aux Communes : « La plus belle heure. » Charles de Gaulle essuie donc un refus, motivé par le risque de déplaire au gouvernement Pétain, alors qu’il est encore possible que ce gouvernement respecte la Déclaration du 28 mars 1940, en cas de clauses trop sévères pour un armistice. Il convient de rappeler que c’est Neville Chamberlain, Premier ministre jusqu’au 10 mai 1940, qui préside ce cabinet de guerre. C’est lui qui a négocié l’Accord du 28 mars 1940 avec Paul Reynaud. Le voir s’accrocher à la pérennité de cet accord paraît plausible. Laisser Charles de Gaulle s’exprimer à la B.B.C. revient à reconnaître sa caducité.

En outre, la préoccupation britannique majeure concerne alors essentiellement le devenir de la flotte de guerre française comme le rappelle Winston Churchill dans ses Mémoires de guerre. Il reste un espoir de voir la Marine nationale échapper à la convoitise des puissances de l’Axe et la décision en revient au couple : maréchal Pétain-amiral Darlan. Le second communiqué contredit pourtant le premier. Le général Spears, fidèle de Churchill et soutien du général de Gaulle, a prévenu Churchill dans l’après-midi ; il se repose, à l’issue de la délivrance de son discours aux Communes ; obtenu le renouvellement de son accord pour une radiodiffusion d’un Appel du général de Gaulle. Pour éviter un nouvel échec, en fin politique, il s’entretient avec chaque membre du cabinet de guerre individuellement et obtient leur soutien. L’Appel sera donc lancé le soir même à 18 heures.

Ces conclusions 171 du cabinet de guerre britannique montrent donc qu’officialiser la rupture avec le gouvernement français par l’Appel du 18 juin, a tenu à des soutiens fermes de Winston Churchill et du général Spears, qui, lui, sait car il était à Bordeaux, le 16 juin, que Charles de Gaulle, est le seul responsable français, désireux de poursuivre la lutte aux côtés des Britanniques. D’ailleurs, l’envoi de Jean Monnet par Churchill, le 19 juin, à Bordeaux, avec un hydravion Short S 23 de l’Imperial Airways, ne sera pas concluant. Aucun autre chef politique ou militaire français influent ne ralliera Londres, en compagnie de Jean Monnet, même s’il est accompagné de futurs hommes clefs de la France Libre.

Ressources complémentaires :

 

Bibliographie

Winston Churchill, Mémoires de guerre, Tome 1 – 1919-1942, Paris, Tallandier, 2013.

Jean-Louis Crémieux Brilhac, L’Appel du 18 juin et les appels du général de Gaulle des mois de juin et juillet 1940, Paris, Armand Colin, 2010.

Jean-Louis Crémieux Brilhac, La France Libre. De l’appel du 18 juin à la Libération, Paris, édition revue et augmentée, Gallimard, 2014.

Charles de Gaulle, Mémoires de guerre, Tome 1 – l’Appel 1940-1942, Paris, Plon, 1954.

Paul-Marie de La Gorce, Charles de Gaulle, Tome 1 – 1890-1945, Paris, Nouveau Monde éditions, 2008.

François Kersaudy, De Gaulle et Churchill. La mésentente cordiale, Paris, Perrin, 2001.

Jean Lacouture, De Gaulle. Le rebelle (1890-1944), Paris, Seuil, 1984.

François Malye, De Gaulle vu par les Anglais, Paris, Calmann-Lévy, 2015.

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